Rigoureusement vôtre

J’aime les chiffres, les données, les tableaux, les économistes qui nous en expliquent le sens. Malheureusement, comme plusieurs d’entre nous, faute de temps, je dois me fier sur les analyses, les résumés qu’en font des commentateurs chevronnés, à la télévision, à la radio et dans la presse écrite.

Une situation récente a remis en question ma propension à jeter aux oubliettes mon esprit critique lorsque j’écoute des entrevues en la matière.

Le 5 mars dernier, je suis tombée sur une entrevue de la journaliste Catherine Murray de la chaîne BBN, Business News Network, avec Kevin O’Leary, président de la société Fond O’Leary, gestionnaire de fonds communs de placement dont le siège social est situé à Montréal. Pour le grand public, il est surtout célèbre comme personnalité de la télévision à Dragon’s Den et maintenant à Shark Tank à titre d’investisseur potentiel dans des projets soumis par des entrepreneurs en recherche de financement.

L’entrevue avec M. O’Leary portait sur une étude de la Banque CIBC au sujet d’un indice sur la qualité de l’emploi au Canada, vu sous l’angle de la rémunération.  Elle débute par une question ouverte de la journaliste sur une des conclusions de l’étude selon laquelle l’indice est tombé dans un creux historique à cause de l’augmentation du travail à temps partiel et du recul des emplois bien rémunérés.

Dans un premier temps, M. O’Leary traite rapidement de la structure d’emplois d’hier et celle des économies globalisées, puis il glisse sur l’importance de l’environnement économique pour les entreprises. Après-coup, s’ensuit une longue diatribe sur le niveau de taxes au Québec, le caractère chaotique et imprévisible des politiques gouvernementales québécoises depuis quatre ans et finalement de l’instabilité des politiques publiques au Québec. Fin du segment.

Curieuse, j’ai cherché et lu l’étude.

Je me suis particulièrement intéressée au tableau démontrant la variation de l’emploi de qualité selon la province en 2014. Selon l’indice de M. Tal, économiste à la CIBC, la qualité de l’emploi a diminué de 4 % en Ontario en 2014 tandis que l’Alberta, le Manitoba et la Saskatchewan ont accusé d’un recul de 3 %. La Colombie-Britannique, les provinces atlantiques et le Québec ont vu la qualité de l’emploi s’améliorer.

Autrement dit, l’analyse de M. O’Leary ne portait pas sur l’étude de la CIBC, mais pas du tout. Pourquoi l’intervieweuse n’a-t-elle pas tenté de corriger, même gentiment, le financier qui parlait clairement d’un tout autre sujet? Pourquoi la journaliste, après une minute, treize secondes qu’a duré ce segment, est-elle passée rapidement à un autre sujet, laissant ainsi planer que les propos de l’invité étaient en lien avec l’étude de M.Tal? Avait-il seulement lu l’étude?  Beaucoup de questions, peu de réponses.

La morale de cette histoire est simple : ce n’est pas parce que c’est dit ou c’est écrit que c’est vrai. La vérification de la source d’une étude est souvent essentielle pour quiconque veut comprendre un tant soit peu la réalité. De plus, pour les analystes, à leurs débuts ou pour les plus expérimentés, l’importance de lire les études, les déclarations, les recherches que l’on vous demande de commenter publiquement, ne fait aucun doute. Sinon, faire semblant, c’est dire n’importe quoi et votre réputation en souffrira inutilement.

Que M. O’Leary s’objecte, avec toute la fougue qu’on lui connait, aux taux d’imposition au Québec et aux politiques publiques du gouvernement du Québec ou de tout autre gouvernement, c’est son droit. Mais qu’il utilise comme prétexte la publication d’une étude qui traite de tout autre chose pour critiquer la gestion de l’État québécois m’apparaît comme un manque flagrant de rigueur et aussi un manque de respect envers l’auteur. C’est d’autant plus curieux que les données québécoises de l’étude de la CIBC sont positives, quelques soient les actions ou inactions du gouvernement dans ce domaine.

Dans un monde où souvent l’opinion tient lieu de faits, où les analyses s’apparentent en moments d’humeurs ou de rumeurs, prenons le pari de la rigueur. Nous en sortirons tous gagnants.

 

Étude de la CIBC (en anglais): http://research.cibcwm.com/economic_public/download/eqi_20150305.pdf

BNN:
L’entrevue avec Kevin O’Leary, 5 mars 2015. Elle commence vers 2:10 et se termine à 3:13:

http://www.bnn.ca/Video/player.aspx?vid=564428

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s